Au bord de l’Océan, le vent dessèche les jardins derrière les murets de pierre
Chaque jardin a son jardinier
Même mort

Chaque jardinier règne sur son empire de terre, de sable et d’eau
Mais chaque jardin fait ce qu’il veut
Un peuple de bestioles, de plantes et de cailloux stigmatisent son orgueil

Le jardinier fait son coq, un bref moment
Il lutte, dans un combat inégal , toujours perdu d’avance, contre le vent et le temps qui passe
Et la liberté que se donne le peuple des plantes

Clepsydre
Je parle,
Je parle à tous les vents
Mais lorsqu’il n’y aura plus d’eau dans la clepsydre,
Il me faudra me taire
Il me faudra cesser de chanter
Le temps s’écoule
Mais il n’est pas facile de mesurer le temps avec de l’eau
L’écoulement n’y est pas régulier
Les mots de ma bouche ne s’écoulent pas comme d’une fontaine
Ils se cherchent, petits cailloux au fond du torrent
Vagues qui roulent au bord de l’Océan

Les mots, c’est pas du vocabulaire !
Les mots, sous leur costume ordinaire
Les mots ne sont jamais pluriel, ils sont, à chaque fois différents
Aucun mot ne sonnera jamais identique à son frère jumeau
Les mots ne s’ajustent jamais comme on voudrait

A cause de l’accent, des chuintements et de la respiration
Chaque mot se dit au martyr de chaque diction
Même avec rime ou avec la laisse relâchée de la prose

Aucun mot ne se dira, ne s’entendra à la même fréquence
Aucun mot ne sera lu avec le même regard
Aucun mot ne sera entendu ou compris avec l’exacte précision des horloges atomiques
Lesquelles se dilatent aussi en vérité
Dans le temps relatif d’un espace en expansion
Tu as beau les composer avec les mêmes lettres,

Les mots, c’est comme les hommes faits de gènes
La brebis née d’un clonage n’est pas la réplique figée de sa mère
Il n’y aura jamais deux hommes identiques sur Terre

Chacun a sa Clepsydre
Chaque mot, chaque homme, chaque jardin
Aucune manufacture ne les faits pareils
Et chaque Clepsydre aura son rythme, son chant, son temps, son écoulement
Il n’est pas un automate lequel une fois inventé ne s’émancipe, ne se frotte à sa façon au Monde,

Chaque machine s’invente de son usure
Chaque vieillissement nous façonne et nous transforme
Déjà depuis tout à l’heure, de l’eau a coulé sous les ponts, vous avez changé
Imperceptiblement,
Un vaisseau s’est dilaté, une pulsation a marqué un nouveau tempo,
Des synapses se sont reliées, d’autres se sont déliées

Et j’ai vieilli, et la Clepsydre se vide

Mais, bonne fille !
Toute mathématique se déforme au contact d’elle même
L’enchevêtrement quantique de nos ondes et de nos voix
Ce cadavre grouillant de vie qui ne cesse jamais
Cet espoir qui tient dans la dernière goutte
C’est mon sang qui court
Ou ce que tu trouveras peut-être au détour
D’un feuillet jauni entre deux pages
Ce regard sur la photographie qui te fixe et te perce
Cette voix qui te cherche au travers de ton doute

Je fais le pari que nous ne nous comprendrons jamais
Tu auras beau me saluer, me serrer la main
Me faire preuve d’amitié ou croire en mon amour
Complémentaires et dissociés
Les mots nous fondent dans la multitude
Interférences et reliances
Cadence et souffle suspendu

C’est cela
Tu vois
Je ne suis pas jardinier dans mon jardin
Pas plus que je ne serai l’écrivain
Ou le poète faiseur de mot
Roi de mon royaume de sable

Ce que je te dis, tu l’entends pour toi et le transforme pour toi
Tu es l’inventeur et tu sculpteras seul ta vision du Monde
Et ce qui nous relie c’est la douleur insurmontable de savoir que nous sommes perdus les uns pour les autres,

Et que nous sommes liés à jamais dans ce Destin qui nous dépasse
Et nous trimballe malgré nous, avec nous
Dans cet arrachement où chaque étoile est notre sœur
Où chaque planète morte signe
Un nouvel espace
Là, où tu n’aurais jamais osé aller
Dans le secret de ta conscience

Cet interstice
Ton cerveau
C’est ta clepsydre
Et c’est là que je bois
Dans cette eau rejetée

Dans ce remugle
Cette saumure qui a passé entre ta peur et ton désir

Entre tes croyances et ta raison
Entre ta science et la poésie
Entre ton génie et violence
Entre la crainte et la création

Je bois là, tes paroles, je m’en engorge le silence
J’en fais ma foi, je m’en alimente

Et mon chien me regarde et me dit d’un air condescendant
Que je n’ai toujours pas compris
Que la clepsydre est vide, depuis longtemps
Et c’est à peine si je me survis
Debout, laissant la bride aux mots qui me commandent et me façonnent.