Le gars est  né au début des années soixante, au tout début, au vingtième siècle, dans une clinique parisienne et la première qui le vit nu selon les témoignages de l’époque fut une nonne, ce qui le traumatisa.

Ou pas.

Elle le toucha, le lava, le remit à ses parents un peu désarçonnés qui le prirent avec eux car il était en ce temps là de bonne compagnie.

La famille s’agrandit un peu, voyagea ce qui fut déterminant, se déchira ce qui ne fut pas qu’un malheur, rentra en France dans le monde gris de ces années d’avant 68.

Pendant ce temps, le gars avait appris à causer, à lire assez tôt pour aller explorer la bibliothèque maternelle et s’ennuyer ce qu’il fallait à l’école. Jusqu’à ce qu’il y trouve des amis pour courir dans le jardin et déshabiller le cerisier de ses bijoux de sang vermeil.

Malgré les apparences, il n’y eut jamais d’insouciance vraie car le malheur des adultes roda tôt mais des rires et des joies et de la liberté et des cabanes et de merveilleuses histoires d’aventures enfantines.

Nous étions orphelins fraternels perdus dans une guerre noire et lointaine, nous étions aventuriers, inventeurs, explorateurs de mondes, de greniers, de grands garages où dormaient de vieilles voitures immobiles qui sentaient l’huile de vidange, le cuir et la poussière.
Mille voyages immobiles en Renault 4CV, mille explorations à plat ventre sur l’immense carte du Monde déployée dans le grenier.
Et le jardin et les pivoines rouges et lourdes de pluie où venir plonger la tête et se désaltérer était délice.
Et le sentier des framboises au jus acidulé…

Sortir du jardin, c’était prendre le risque d’affronter P’tit Clou et sa bande qui nous faisaient peur avec leurs têtes échevelées, leurs mobylettes déglinguées, leur provocation, leurs pantalons troués et leurs doigts sales. Gaspard le clochard qui vivait dans une maison sans porte ni fenêtre au jardin encombré de déchets faisait peur aux gamins. Dans l’autre rue il y avait Natacha le chien loup féroce qui déchira mon pantalon de velours marron.

De l’autre côté il y avait l’école.

Une école parallélépipédique, bleue avec seulement une femme dedans et rien que des garçons sous leur blouse.

Elle, la dame du directeur, était laide et raide comme un balai avec des bigoudis. Maîtresse des cours préparatoire. Mais le gars n’alla jamais au cours préparatoire car il savait déjà lire.

Le premier maître fut un sale type, sec, aux grandes oreilles, tirant celles de ses élèves, ennuyeux comme la pluie et qui sut en une semaine nous unir contre lui du haut de nos six, sept ans.

Petite troupe d’amis, sous nos blouses républicaines et laïques nous étions ces années en noir et blanc, aux hivers rudes… mais nous étions libres le jeudi… et nous découvrions alors tout ce qu’il y avait de petits bois, de maisons abandonnées, de sentiers envahis de ronces, de potagers abandonnés, de grottes ouvertes sur la vieille ligne de chemin de fer. La banlieue n’avait pas encore versé dans la modernité. Je faisais des kilomètres à pied le dimanche pour acheter le tabac de ma mère dans un vieux café puant l’alcool et le tabac où s’attablaient des vieillards tristes et silencieux.

Il faudra un jour vous raconter tout ça.
Et la première chanson inventée à huit ans dans un petit appartement d’Alger face au citronnier lourd de fruits dans le petit jardin…

Car la chance fut de continuer de voyager
Et tous les romans avalés…

Mais l’heure vint de quitter la primaire pour le collège, Pontoise pour le pays de Giono…

Le collège fut traversé de passions et de dégoûts.

Les mathématiques furent abandonnées pour le théâtre. Une troupe de cinquièmes répétait dare-dare et dans la bonne humeur de petites pièces que j’inventais dans des cahiers. Les textes étaient recopiés à la main. Les histoires parfois provocatrices. Mais à douze ou quatorze ans nous allions de salles des fêtes en foyers socio-culturels. Le spectacle était gratuit. Les vieux venaient en masse, comme les enfants. Cinquante, deux-cents personnes… Avions-nous le trac ? Nous osions !

Au lycée un proviseur formidable nous autorisa la salle de spectacle du bahut pour y répéter chaque midi ou presque. Un professeur de lettres qui avait « sa troupe » à lui implantée depuis de longues années et jouait Corneille ou d’autres pièces sérieuses nous regardait avec un rien de jalousie gagner en popularité dans le lycée. Il ne vint jamais nous voir, bien trop supérieur… mais les midis où nous étions dans la salle pour répéter ou improviser, nous faisions salle comble et les soirées de spectacle avaient convaincu mes professeurs les plus rétifs. Le gars n’aime pas les maths, mais ce n’est pas bien grave.

Il faudra raconter aussi.
Les chansons à l’époque étaient pour ma chambre et si j’offrais parfois mes poèmes à la façon du Petit Chose, la fille aimée n’en avait cure…
D’autres amoures vinrent allumer leurs feux et mieux tourmenter.

A l’heure où le bachot se pressentait et qu’il n’était pas question de le rater, un vrai acteur, chef d’une vraie troupe avait tendu la perche …. à cette époque, le gars aurait pu devenir acteur et oser l’aventure. Mais il fallait rester sage et éviter les risques inutiles.
Le gars réussit son bac, passa le permis de conduire et un concours dans la foulée. Il devint fonctionnaire au service de l’enseignement public. Rien d’indigne… mais…
Le théâtre s’effaça, le gars prit le micro dans une petite radio locale. Trois années d’émissions politiques, éducatives et même à jouer le journaliste du journal parlé au rythme des jingles s’il vous plaît.

Il y eut des morts précoces, il fallut quitter Giono pour tenter l’aventure parisienne. Il y eut des romans, des textes, des chansons, mais la sagesse fonctionnaire l’emporta.
Il y eut d’autres concours, des publications, des contributions, des machins sérieux ou qui se voulaient tels… mais toujours affaire de fonctionnaire et d’éducation.

Ceinture de contention. Mille occasions ratées. Rencontres furtives. Quelques échanges épistolaires avec Colette Magny à la fois roborative et désarmante,  avec Jacques Bertin encourageant et bienveillant à un moment crucial.. mais rien qui ne permette jamais de transformer l’essai ailleurs que dans quelques chambres ou salons. Quantité n’est pas qualité, inspiration n’engendre pas motivation à aller se faire écouter…

Alors le gars alla presque en cachette écouter les Vasca, les Sylvestre, les Thiéfaine et il s’évertua à dénicher pour son oreille curieuse des noms encore peu connus ou qui restèrent parfois ignomineusement confidentiels. Il y eut Ferré bien sûr. Mécanique impeccable où pourtant même l’anecdote était préparée et ciselée d’avance. L’époque devenait plus dure, Léo Ferré quand il laissait son piano devait se contenter d’une bande son. Et pourtant, il envoyait quelque chose qui dépassait ses textes, sa musique, sa voix, sa gestuelle… Une élégance parfaite même dans la provocation. Et les yeux qui clignaient pour rappeler sa fragilité.

Pendant ces milliers d’années, le gars écrivit presque en secret. Les lecteurs en réalité plus nombreux qu’on pouvait le penser, savaient rester discrets. Et il faut les en remercier. L’écriture ose des confidences qui n’auraient pas de sens à voix haute. La chanson raconte une histoire, mais c’est tout autant celui qui l’écoute et la reçoit que celui qui la chante qui l’invente…
Il ne faut pas croire tout ce qui est écrit dans les chansons. S’il y a un journal intime contenu dans les chansons, celui ci reste codé.

Aucune biographie qui dirait autre chose que des dates alignées et des faits ne dit la vérité.
Et puis raconter ce que l’on a vécu comme pour le revivre, risque d’être une sacrée punition.

La vie compte pour son présent, pour ce qu’il y a devant.
La page blanche est une joie.

C’est juste le jour de ma mort, lorsqu’on ouvrira les tiroirs, qu’on saura dire si j’ai vraiment raté ma vie…
Sauf si j’ai vidé les tiroirs avant…